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Mauritanie : Le palais, entre l'esclavage et le travail forcé

2019-09-24

Abdat Mohamed – Membre du réseau des médias syndicaux

 

 

Ghaya Binet Mika, née en 2015 de sa mère Lallah Benet Fatma et de son père Mika Malli Jinssia, n’a pas pu se rendre au Mali avec son père après ses ‘maîtres’ l’en aient empêchés puisque, dans la tradition mauritanienne, les enfants, et surtout les petites filles des maîtres, appartiennent littéralement à ces derniers qui les contrôlent comme ils le souhaitent.

Avant plusieurs semaines, Ghaya a été convoquée par l’un de ses maîtres, ou du moins l’un de ceux qui sont accusés d’esclavage (la famille Lallah Benet), à la capitale pour y travailler. Une fois sur place et à cause des grandes pressions subies par son travail, Ghaya a quitté la maison de ses ‘employeurs’ et a erré dans la rue en cherchant de l’aide pour briser les liens de son esclavage. A la vie de sa ‘maîtresse’, la jeune fille est entrée dans un grand état de panique et s’est réfugiée dans l’une des maisons du voisinage.

Une fois informées, les autorités se sont dépêchées sur place et ont arrêté les membres de la famille impliquée pour les transférer aux enquêteurs. Plusieurs organisations de défense des droits humains sont intervenues pour soutenir la jeune victime et pour appeler à ce que justice soit faite. Malgré que la police ait initié les enquêtes, Ghaya a quand-même été victime de chantage et d’intimidation pour qu’elle renonce aux accusations. De leur côté, les défenseurs des droits humains ont été accusés de chercher à créer la panique et la division au sein de la société mauritanienne en évoquant les traitements inhumains exercés contre certains alors que ces mêmes

activistes avaient réussi à filmer la victime en train de rapporter les malheurs dont elle a été sujette par ses ‘maîtres’. Au lieu de se concentrer sur les accusés du dossier, la police judiciaire a préféré chercher l’auteur de la vidéo pour le sanctionner.

Les organisations de défense des droits de l'homme ont adressé de lourdes accusations contre la police suite aux lacunes enregistrées lors du traitement du dossier. Les organisations ont en effet affirmé que les erreurs commises par la police sont susceptibles d’aider les impliqués à trouver une issue de sortie en faisant pression sur la victime pour qu’elle nie, une fois convoquée devant un juge, toutes les agressions et l’esclavage dont elle a été sujette. Les organisations ont assuré que dans la majorité d’affaires du genre, le scénario est presque le même ce qui permet, toujours, aux accusés de s’en sortir pour qu’ils accusent, à leur tour, les organisations et les défenseurs d’être des forces de division et de haine.

Pour l’affaire de Ghaya, la police a convoqué toutes les parties intéressées pour les écouter, malgré toutes les tentatives des intéressés, pour que l’affaire change d’esclavage d’une mineure vers une affaire concernant une divorcée pauvre qui a été obligée d’exercer ce métier ; encore une fois, la famille impliquée a réussi à faire diffuser une fausse information concernant la victime en affirmant que la dernière est majeure, divorcée et mère ce qui s’oppose totalement aux données récoltées par le ministère public.

Suite à cela, plusieurs organisations ont publié des communiqués pour appeler à ce que justice soit faite pour Ghaya et pour que la justice assume toutes ses responsabilités dans cette affaire. Parmi ces organisations, figurent le Mouvement de libération qui a affirmé que l’affaire Ghaya rappelle à toute la Mauritanie son passé avec l’esclavagisme. Le communiqué du Mouvement de libération a dénoncé la maltraitance subie par Ghaya et a appelé les autorités

administratives et juridiques à assumer leurs responsabilités morales et légales vis-à-vis de la victime. Et d’ajouter que cette affaire prouve que les efforts déployés par les autorités pour lutter contre l’esclavagisme ne sont que des effets médiatiques visant à induire en erreur l’opinion publique nationale et internationale. Le Mouvement de libération a conclu son communiqué par un appel aux honnêtes et aux libres pour qu’ils soutiennent la jeune à Ghaya dans sa bataille.

De son côté, le Mouvement Era a dénoncé, dans un communiqué, les dépassements commis par le juge d’instruction du Tribunal de première instance du sud de Nouakchott, Othman Ouled Mahmoud, qui a enfreint les consignes du ministère de la Justice et du procureur de la République qui a ordonné l’arrestation de Lillah Minet Cheikh Jeddou, Lillah Binet Fatma et les parents de la victime.

Le Mouvement a déclaré avoir réussi à prouver que toutes les informations ayant circulé sur les victimes étaient fausses et qu’elles avaient été diffusées par les impliqués qui cherchaient une issue de sortie. A la fin de son communiqué, le Mouvement a appelé ses militants à se rassembler afin de trouver de nouveaux moyens plus efficaces pour soutenir les victimes de l’esclavage.

Pour sa part, la Confédération libre des travailleurs de la Mauritanie (CLTM), a condamné, via son secrétaire-général Samouraï Ouled Bi, l’affaire en expliquant que la jeune Ghaya n’a pas seulement été victime d’esclavagisme mais, aussi, de travail forcé dans le sens où la victime se faisait battre et en avait même des traces sur le corps. Samouraï Ouled Bi a rappelé que cela s’oppose aux conventions des Nations-Unies et de l’Organisation internationale du travail (OIT) et a dans ce cadre appelé à ce que l’Etat et les dispositifs assument leurs responsabilités, rendent justice à Ghaya et à trouver des

solutions profondes pour éradiquer l’esclavagisme en mettant en place un arsenal juridique protégeant les victimes.

Par ailleurs, le ministère public a publié le communiqué suivant :

« Le ministère public a reçu, le matin du dimanche 1er septembre 2019, des informations concernant des séquences vidéos, diffusées sur les réseaux sociaux, sur des actes d’esclavagisme au niveau de la compétence du tribunal de l’État du sud de Nouakchott. A la réception de ces informations, le parquet a donné ses consignes à la partie judiciaire compétente pour l’ouverture d’une enquête et pour la convocation de la victime et des accusés. Après la fin des enquêtes primaires, le procureur de la République a ordonné la poursuite des instructions et des auditions. Suite aux résultats de recherche supplémentaires, le procureur de la République a adressé les accusations conformément aux articles 3 paragraphe 4, 8 de la loi numéro 031-2015 (portant sur la criminalisation de l’esclavagisme et de ses pratiques) et de l’article 60 de l’ordre juridique numéro 015-2005 portant sur la protection légale des enfants des accusés. Le procureur de la République a transféré l’affaire au juge d’instruction avec un mandat de dépôt pour deux des accusés et un contrôle judiciaire pour le troisième. Entretemps, les enquêtes se poursuivent pour déterminer le responsable de la diffusion des photos et vidéos de la victime sur le net.

Tout en tenant l’opinion publique au courant des détails de cette affaire, le ministère public a rappelé à toutes les parties concernées de tenir au courant les autorités judiciaires compétentes, par les moyens légaux, de tous les crimes du genre sans passer des campagnes de dénigrement et de diffamation des victimes. »

De son côté, le président de la Charte des droits politiques, économiques et sociaux des harratins et député, maître Aïd Ouled Mohamed, a adressé une question au premier ministre du nouveau

gouvernement, Ismail Ould Bedde Ould Cheikh Sidiya, concernant Ghaya et le blocage des législations portant sur la lutte de l’esclavagisme en Mauritanie. Le député a demandé des explications concernant l’absence du rôle de l’Etat qui n’a témoigné d’aucun sérieux dans la lutte contre ce fléau malgré la création des tribunaux spécialisés et d’un arsenal juridique dédié à la question.

La réponse du premier ministre a été décevante pour les organisations et les défenseurs des droits de l’homme puisque le premier ministre a estimé que l’esclavage n’est pas aussi répandu que cela en Mauritanie et que les quelques affaires qui éclatent de temps à autre ne sont pas représentatifs de la réalité.

Rappelons que l’affaire de Ghaya n’est qu’un échantillon des nombreux cas existant dans les endroits proches du pouvoir dans la capitale.